Camille Boileau

©Marc Laurent

Matières, couleurs et volupté. Entre ses touches délicates et son travail de coloriste se glisse sur la soie la pensée de l’artiste. Quand notre regard se pose sur le travail de Camille Boileau, jeune artiste lyonnaise de 28 ans, nos ressentis sont divers, et chacun est confronté à ses propres réalités de perception. Se démarquer par la douceur et l’harmonie, au cœur d’un monde envahi d’images consommables et de standardisation croissante : telle est la proposition de Camille à nos yeux et à nos âmes.

La collection, Feutre technique et colorisation numérique, 29,7 X 42cm, 2016
La collection (détail), Feutre technique et colorisation numérique, 29,7 X 42cm, 2016
Le Garde manger (détail), Feutre technique et colorisation numérique, 2019

La pratique artistique de Camille Boileau s’est développée lors de sa formation de directrice artistique à Toulouse autour de la notion de plasticité de l’œuvre. Sa formation, entre art et graphisme, lui a permis d’explorer une multitude de techniques, supports et matériaux. La réalisation de son mémoire sur les thématiques du « lisse » et de « l’aspérité » lors de sa dernière année d’études a été déterminante pour son travail actuel.

À l’issue de son parcours, Camille Boileau est devenue graphiste à son compte pendant six ans, conservant toujours en elle cette quête artistique personnelle.

Les Lys, Photomontage et peinture bombe, 59,4 x 84,1 cm, 2013
Les Lys, Photographie lookbook : Jérémy Barniaud / Tee-shirt : Mamama

Sa démarche repose sur un questionnement de l’image : sur ce qu’elle est, ce qu’elle a été et ce qu’elle sera ; et ce en opposition à une standardisation croissante dans l’image médiatisée qui prend place dans un monde chargé de stimuli visuels, venant aliéner nos sens et notre essence. Selon elle, les corporations responsables de la gestion des plateformes virtuelles et sociales jouent aussi un rôle prépondérant et peuvent devenir des pièges.

Ces dispositifs, souvent sans rapport au sens profond de l’image qui selon elle devraient tendre à une forme de libre arbitre intimement liée à la singularité propre à chaque individu, tendent finalement, sous l’influence de ses stratégies algorithmiques à un lissage des identités individuelles. 

Son travail s’inscrit en réaction forte, mais non violente, à une société où l’image nous est imposée, par flux, et où elle est « en déperdition de sens », livrée à elle-même comme une coquille vide.

De prime abord, il s’agit d’un travail de coloriste : « La couleur me touche », dit-elle, glissant ainsi un intéressant jeu de mots où « touche » et « couleur » ne font plus qu’un.

« La couleur me touche », dit-elle, glissant ainsi un intéressant jeu de mots où « touche » et « couleur » ne font plus qu’un.

Au-dessus du jardin, Lés marouflés sur plateforme et technique mixtes, 300 x 300cm. Exposition Les Jardins du Design, Lyon, 2019.

Une symbiose, mais aussi une démarche pour faire se rencontrer des couleurs opposées, rarement associées. Les œuvres sont à percevoir comme des dialogues entre les couleurs, qui communiquent entre elles des énergies, des symboliques. L’artiste travaille également beaucoup les tonalités pastelles qui évoquent une forme de « raffinement » et de « mode occidentale » selon elle, mais aussi une féminité affirmée de son œuvre qui dévoile avec délicatesse une part importante de sa personnalité.

Détail pan n°3, série « Corps à Corps », 2020

Une Ode à la Soie…

En termes de techniques aussi, l’esthète lutte contre une uniformisation de l’image ou d’un style. Elle explore en effet plusieurs matériaux naturels tels que le papier, le coton et la soie. Cette dernière est rapidement devenue son support de prédilection pour la souplesse et les jeux de lumière qu’il apporte à la couleur qui y est apposée. Le choix de la soie est aussi porté par l’histoire lyonnaise et des soyeux, ce qui ancre profondément la pratique artistique de Camille dans la ville et ses savoir-faire, comme une magnifique expression de la continuité artistique d’un savoir artisanal technique historique.

Technique, artisanat et main de l’artiste…

Par un système de matrices en polyéthylène, elle peint sur un cadre qui est ensuite imprimé sur le support. L’œuvre devient ainsi comme une empreinte, une forme donnant vie à une nouvelle forme. Une partie de son travail mêle l’utilisation d’impression numérique avec un procédé de colorisation manuelle, pratique qu’elle conserve depuis le début de son travail artistique. Cette dualité, entre maîtrise technique et imprévu, n’est pas un hasard : elle rejoint sa quête de révéler les aspérités d’un procédé numérique qui tend à lisser l’image. Ainsi, Camille Boileau se donne pour mission de ramener de l’âme, de la vie à ces images et ainsi de créer les siennes.

Le lien entre art et artisanat est fort mais aussi mystérieux dans son labeur et c’est justement ce mystère qui la séduit. Croiser, les disciplines, rencontrer des artisans, faire de son œuvre un processus de traduction, une élaboration complexe, dont le spectateur cherche vainement les secrets de réalisation est une part notable de ses aspirations.

Formats : entre oxymore et immersion

Le choix des formats employés par Camille Boileau favorise cette confrontation avec le spectateur. En effet, ceux-ci sont liés à l’expression du corps et de la pensée : de grands formats, verticaux la plupart du temps. Le vertical est selon elle plus vivant et offre une rencontre, un face-à-face direct du spectateur avec l’œuvre. Ainsi, celui-ci se retrouve noyé dans l’œuvre et ses couleurs et ses reflets. Ce choix de format se positionne aussi contre les images réduites, étriquées des réseaux sociaux et de nos écrans minuscules… L’ouvrage de Camille Boileau nous propose un espace de respiration, un temps de pause, d’observation et de réflexion.

Une œuvre où « forme » et « sujet » ne font qu’un

Camille Boileau met dans son travail la « forme » à l’honneur. Toutes les entités, notamment les plus simples et souples, sont pour elle une source d’inspiration : le végétal, le corps, mais aussi les cuivres, auxquels elle voue un intérêt de composition pour leurs courbes et leur captation de la lumière.

Ce regard de l’artiste m’évoque d’ailleurs quelques vers de Paul Eluard :

« La courbe de tes yeux fait le tour de mon cœur,

Un rond de danse et de douceur,

Auréole du temps, berceau nocturne et sûr,

… »
– Paul Eluard

Icône Fantasy, techniques mixtes, papier en coton, 55,5 x 76,5 cm, 2019

Le végétal

En ce qui concerne son inspiration végétale, Camille Boileau accorde une grande place aux formes de la nature, à la « présence organique », aux lignes des feuillages, à l’instar de Simon Hantaï, qui incarne dans son œuvre l’engagement gestuel, la forme et la couleur. Cet artiste représente une grande source d’inspiration pour elle. Pour Camille, créer une œuvre, lui donner naissance, doit être le fruit d’un acte gestuel, où tout le corps, mais aussi l’esprit, la pensée sont impliqués. En cela, elle rejoint aussi la conception de l’art de Kandinsky ou Paul Klee, entre formes, couleurs et pensée. On retrouve aussi ce lien entre le corps, l’âme et l’esprit dans la pratique disciplinaire de l’art au Japon, qui est une de ses autres sources d’inspiration. La réalisation d’une œuvre devient une pratique méditative où l’être tout entier est engagé.

Baroque végétal, Impression numérique et dessin, 50 x 70 cm

Au-delà de l’inspiration formelle et matérielle qu’elle lui apporte, Camille Boileau s’inspire de la nature également pour les sujets de ses œuvres en s’imprégnant d’images plurielles qui l’intéresse (des paysages, des pelages, …). Finalement, la faune et la flore sont le support d’un langage qu’elle s’approprie et qui lui devient propre. Le spectateur est invité à entrer dans ce monde onirique, cet environnement fantasmagorique.

Le portrait

Inspirée des travaux de Valérie Belin, Camille Boileau traite également le portrait à partir de photographies. Le corps, le visage, ses courbes et ses expressions, et notamment au travers de modèles féminins, sont autant de raisons qui s’inscrivent dans la ligne artistique, le fil rouge du travail de Camille Boileau.

Le dernier endroit où l’on ose, impression textile, impression 3D et crayonné, 2019
Le médaillon, photomontage et crayonné, photographie de Marc Laurent, 160 x 231 cm, 2018
Le médaillon (détail), photomontage et crayonné, photographie de Marc Laurent, 160 x 231 cm, 2018

Le protéiforme

En effet, ce fil rouge existe, bien que Camille Boileau refuse l’étiquette d’un style, ou d’une « patte ». Ceci explique notamment son admiration pour les travaux de Ida Tursic et Wilfried Mille qui privilégient un travail hétéroclite, sous forme de séries.

« Dans la pratique, le « comment faire » provoque parfois le « que faire ». Pour nous, la peinture aujourd’hui ne peut plus se réduire à une question de style ni d’appartenance à l’une ou l’autre des deux fameuses catégories qu’était l’abstraction ou la figuration. D’ailleurs, depuis longtemps, les peintres abstraits ou figuratifs travaillent d’après des images reproduites ».

Ida Tursic et Wilfried Mille – Conférence au Collège de France (2014) 

L’aspect protéiforme de l’œuvre : ses traductions, ses altérations, ses réinterprétations sont ainsi une idée primordiale, au cœur de la personnalité artistique de Camille Boileau, sans cesse en exploration de nouvelles méthodes, de nouvelles métamorphoses artistiques.

Un travail inspiré, entre lieux et rencontres

Le musée des Tissus de Lyon est un lieu qui évoque en elle le passé artisanal de la ville. Camille est également séduite par la culture japonaise et ses traditions. Toutefois, refusant une étiquette, l’inspiration est partout pour elle : à chaque détour de rue dans certains espaces, dans les formes qu’elles croisent.

Premier dialogue, photographie et vecteur, impression sur twill de soie, 70 x 70 cm, 2016. Œuvre en collaboration avec Tony Weingartner.

Acceptant la porosité des collaborations artistiques lorsqu’elles se produisent, c’est dans la rencontre que Camille Boileau entame un dialogue sensible autour d’une vision commune de l’art.

Pan n° 5 (détail), série « Corps à Corps », 2020

On peut notamment retenir sa collaboration avec l’artiste Tonny Hilfiger (qui s’appelait alors Tony Weingartner, l’artiste changeant régulièrement de nom). Camille collabore non seulement avec des artistes mais aussi avec des artisans, notamment Benoît Coulpier, spécialiste en impression sur étoffe et fondateur d’un atelier d’impression en 2015, installé sur la colline de la Croix-Rousse. Véritable laboratoire de recherche, Camille a travaillé un mois en résidence avec Benoit, marquant ainsi une prise de position face à des savoir-faire en disparition.

La série d’estampes réalisée lors de cette résidence est à l’origine de sa prochaine exposition « Corps-à-corps » à l’espace galerie de la Librairie Michel Descours à Lyon 69002 du 14 au 24 octobre 2020. A cette occasion seront présentées sept estampes sur soie de grands formats, un travail où la couleur crée la forme, où les formes sont nées de la couleur même. La série porte le titre de « Corps-à corps », empreint au travail d’écriture de Catherine Schwarz, designer, artiste et auteur, pour évoquer la notion de combat, de gestuel et de dualité entre les tonalités qui se rencontrent et se confrontent.

Accrochage des pans dans l’atelier avant confection série « Corps à Corps », 2020
Pan n°2 (détail), série « Corps à Corps », 2020

Revendiquer l’ambiguïté, la nuance, l’ouverture ; se démarquer par l’harmonie et la douceur, voici en quelques mots ce que nous pourrions retenir du travail si intense, riche et diversifié de Camille Boileau. Si celle-ci devait qualifier son œuvre en un mot, celui-ci serait « épanouissement » : l’image d’une éclosion, d’une ouverture, d’un avènement.

Pan n°5 (détail) série « Corps à Corps », 2020

Vous pouvez retrouver le travail de Camille Boileau sur son site Internet : https://camilleboileau.com/

Prochaine exposition à la galerie Michel Descours à Lyon (69002) du 14 au 24 octobre 2020 : https://www.peintures-descours.fr/index.php

Sandrine Thomas

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